Quand on parle de Selous en Tanzanie, j’entends souvent les mêmes phrases revenir autour du feu de camp ou dans les lodges, juste après les safaris. Des idées reçues qui, à force d’être répétées, finissent par décourager pas mal de voyageurs de découvrir cette immense réserve pourtant unique au monde. Sur le terrain, j’ai vu l’inverse de ces croyances se vérifier, jour après jour. Selous, c’est brut, sauvage, parfois exigeant… mais c’est aussi un terrain de jeu incroyable pour qui aime l’Afrique sans filtre.
Je vous propose de démonter, un par un, 7 mythes tenaces qui vous empêchent peut-être de profiter pleinement de cette réserve tanzanienne hors normes. Et de vous donner, au passage, des clés concrètes pour vivre un safari plus intense, plus libre et plus authentique à Selous.
Selous en Tanzanie : un géant mal compris
Avant d’attaquer les mythes, il faut comprendre une chose : Selous, ce n’est pas un « parc classique ». C’est une réserve faunique, l’une des plus vastes au monde. Sur la carte, elle couvre une surface gigantesque, plus grande que certains pays européens. Sur le terrain, ça change tout : moins d’infrastructures, moins de routes asphaltées, moins de touristes… mais plus de sensation de wilderness, plus de marge de manœuvre pour les guides, plus de liberté dans les activités.
C’est ce décalage entre ce que Selous est vraiment et ce que les voyageurs imaginent qui alimente beaucoup de malentendus. Et ces malentendus se cristallisent autour de mythes qu’on m’a répétés des dizaines de fois, souvent par des gens qui n’y ont jamais mis les pieds.
Les 7 mythes qui vous empêchent de profiter pleinement de Selous
Mythe n°1 : « Selous, c’est moins bien que le Serengeti pour voir les animaux »
C’est probablement la croyance la plus répandue. On compare systématiquement Selous au Serengeti, comme si l’un devait forcément être « meilleur » que l’autre. Sur le plan animalier, la réalité est plus nuancée.
À Selous, la densité d’animaux est parfois plus diffuse, mais la sensation de rencontre est souvent plus forte. Ce n’est pas le genre d’endroit où l’on coche des listes d’espèces à toute vitesse. C’est un terrain où l’on prend le temps d’observer. Les troupeaux d’éléphants qui descendent boire au fleuve Rufiji, les groupes de lycaons (chiens sauvages d’Afrique) qui trottent sur les pistes, les crocodiles énormes qui somnolent sur les berges… Ça ne saute pas toujours aux yeux dès votre arrivée, mais avec un bon guide, tout s’ouvre.
Lors de mon dernier passage, on a passé près d’une heure à suivre à distance une meute de lycaons, seuls sur la piste, sans autre véhicule à l’horizon. Dans un parc plus fréquenté, cette scène se serait transformée en attroupement de 10 ou 15 4×4. À Selous, on garde la sensation d’être observateur privilégié, pas simple consommateur d’images.
Est-ce que vous verrez autant de grandes scènes de chasse qu’au Serengeti pendant la grande migration ? Non. Est-ce que vous vivrez des moments plus intimes, plus silencieux, plus bruts ? Très probablement oui, surtout si vous restez quelques jours et que vous laissez le temps au lieu de vous apprivoiser.
Mythe n°2 : « Il n’y a rien à faire à part du safari en 4×4 »
Cette phrase, je l’entends souvent de la part de ceux qui n’ont vu la Tanzanie qu’à travers les catalogues de voyagistes. Selous, justement, se distingue par la variété des activités possibles, beaucoup plus large que dans la plupart des parcs du Nord.
- Safaris en bateau sur le fleuve Rufiji : c’est l’une des expériences les plus marquantes. Observer les éléphants traverser à la nage, les hippopotames émerger à quelques mètres du bateau, les oiseaux pêcheurs plonger en piqué… Le rythme du fleuve donne une autre dimension au safari.
- Safaris à pied encadrés par des rangers armés : ici, on se rappelle que l’on n’est pas au zoo. On suit les traces de buffles, on lit les empreintes dans le sable, on entend le craquement d’une branche et tout le corps se tend. La faune n’est plus un spectacle lointain, elle est partout autour de vous.
- Safaris en 4×4 plus flexibles : beaucoup de camps étant plus isolés et moins encadrés par un réseau de pistes « standardisées », les guides ont souvent davantage de liberté. On sort des circuits classiques, on longe des zones plus désertes, on prend des pistes secondaires juste parce qu’on a entendu un cri ou repéré de la poussière à l’horizon.
C’est justement cette diversité d’approches – la vue depuis la rivière, la marche, le 4×4 – qui permet de mieux comprendre l’écosystème de Selous. On ne regarde plus simplement des animaux, on lit un paysage, on comprend une dynamique.
Mythe n°3 : « Selous est trop reculé, trop difficile d’accès »
Il y a quelques années, cet argument tenait encore un peu la route. Les liaisons aériennes étaient moins nombreuses, et les routes moins développées. Aujourd’hui, c’est devenu une fausse excuse.
Depuis Dar es Salaam, plusieurs petites compagnies aériennes assurent des vols réguliers vers les pistes d’atterrissage de Selous. Oui, on parle de petits avions, de brousse, parfois de pistes en latérite. Mais c’est justement ce qui fait partie de l’expérience. L’accès n’est pas « compliqué », il est adapté à la nature du lieu.
Pour ceux qui ont davantage de temps, il est même possible de rejoindre la région par la route, en combinant Selous avec d’autres réserves du Sud de la Tanzanie. L’important, c’est de comprendre que cette sensation de bout du monde est recherchée, pas subie. Elle fait partie de ce qui protège encore Selous d’un tourisme de masse comme on le voit ailleurs.
Sur le plan pratique, si vous préparez votre itinéraire, anticipez juste deux choses : des transferts en avion intérieur à réserver à l’avance, et un budget un peu plus élevé pour ces vols que pour un simple trajet en bus. En échange, vous gagnez du temps sur les routes et vous arrivez directement au cœur de la brousse.
Mythe n°4 : « Il n’y a pas de Big Five, donc ça ne vaut pas le coup »
Cette obsession du « Big Five » a fait beaucoup de dégâts dans la manière de concevoir un safari. À Selous, le débat est souvent tranché trop vite : certains répètent que, comme tout n’est pas garanti à 100 %, la réserve serait « moins intéressante ». C’est oublier une chose simple : un safari, ça ne se résume pas à cocher une liste.
Oui, les lions sont présents. Oui, les éléphants aussi, parfois en grands groupes. Les buffles, vous les verrez quasiment à coup sûr. Les léopards, plus discrets, demandent de la patience et un guide affûté. Les rhinocéros, eux, sont devenus extrêmement rares et concentrés dans certaines zones protégées, où l’on ne va pas toujours.
Est-ce que cela doit vous empêcher de venir ? Non, sauf si votre seul critère est de pouvoir afficher un Big Five complet sur Instagram. Sur le terrain, ce qu’on retient vraiment, ce sont souvent d’autres scènes : des lions qui se reposent à l’ombre après une chasse, un éléphant solitaire qui s’approche du bateau au coucher du soleil, un groupe de girafes qui traverse calmement la piste, l’odeur chaude de la végétation après la pluie.
En étant honnête, je peux vous dire que les moments les plus intenses que j’ai vécus à Selous ne correspondaient pas toujours aux “photos clichés” des brochures. C’étaient les silences tendus en écoutant un lion rugir dans le lointain, ou la sensation très nette de ne plus être au sommet de la chaîne alimentaire pendant un safari à pied.
Mythe n°5 : « Selous, c’est réservé aux voyageurs très fortunés »
Autre idée reçue : Selous serait un terrain de jeu uniquement pour les voyageurs très aisés. C’est plus nuancé que ça. Oui, certains lodges de luxe proposent des expériences haut de gamme, avec piscines à débordement, gastronomie travaillée et service ultra-personnalisé. Mais ce n’est pas la seule manière de découvrir la réserve.
On trouve aussi des camps de brousse plus simples, parfois sous forme de tentes permanentes, plus rustiques mais tout aussi bien situées. Le confort est moins sophistiqué, mais l’immersion est souvent plus forte. On entend les hyènes la nuit, on voit les traces fraîches au petit matin autour du camp, on sent que la nature est juste derrière la toile.
La vraie clef, c’est de comprendre comment se compose le budget :
- Les vols internes jusqu’à Selous.
- Les nuits en lodge ou en camp (souvent en pension complète).
- Les safaris et activités (parfois inclus, parfois en supplément).
- Les droits d’entrée dans la réserve.
En jouant sur la durée du séjour, le niveau de confort du lodge et la saison de départ, il est tout à fait possible de construire un voyage à Selous qui ne soit pas réservé à une minorité. La vraie question n’est pas « est-ce que c’est trop cher ? », mais « est-ce que ce lieu mérite que je lui consacre une part importante de mon budget voyage ? ». Si vous recherchez la nature brute et l’authenticité, la réponse est souvent oui.
Mythe n°6 : « On risque plus sa peau à Selous que dans les autres parcs »
Ce mythe vient en grande partie du statut de « réserve faunique » et non de « parc national ». Certains en déduisent qu’il serait moins encadré, donc plus dangereux. Dans les faits, la gestion de la sécurité est prise très au sérieux, comme partout où les grands animaux sauvages et les humains se croisent.
Oui, Selous est un endroit où l’on doit respecter des règles strictes :
- Ne jamais descendre du véhicule en dehors des zones autorisées.
- Suivre à la lettre les instructions du guide lors des safaris à pied.
- Ne pas se promener seul la nuit en dehors du périmètre sécurisé du camp.
- Ne pas tenter de nourrir ou d’attirer les animaux.
Ces règles ne sont pas là pour faire joli. Elles permettent justement de réduire les risques à un niveau très faible. Les incidents graves restent extrêmement rares, surtout si vous voyagez avec des équipes sérieuses et expérimentées.
Ce qui peut surprendre, c’est la proximité parfois plus palpable avec la faune. Entendre des éléphants casser des branches non loin de votre tente ou percevoir le rire des hyènes dans la nuit, ça remue. Mais ce n’est pas du danger gratuit, c’est un rappel très concret que vous êtes dans le territoire des animaux, pas l’inverse.
Mythe n°7 : « On s’ennuie vite, il n’y a pas de villages ni de vie locale »
Dernier mythe : Selous serait un simple décor de brousse vide, sans ancrage humain. C’est une vision très superficielle. Certes, au cœur de la réserve, vous ne verrez pas de villages, et c’est heureux : cela permet de limiter la pression humaine sur la faune. Mais en périphérie, la réalité est bien plus complexe.
Les populations locales vivent avec la réserve, parfois grâce à elle, parfois en tension avec elle. Les programmes de conservation, les emplois dans les camps, les projets communautaires financés par le tourisme, tout cela façonne une relation fine entre les habitants et ce territoire protégé.
Dans certains circuits, il est possible d’inclure des visites de villages en bordure de réserve, des rencontres avec les communautés, des échanges avec les équipes de conservation. Ce ne sont pas des « attractions » mais des fenêtres sur la manière dont les gens s’adaptent à la présence de cette immense zone protégée à leur porte.
Et même si vous restez exclusivement dans la réserve, l’ennui est rarement au rendez-vous. Les journées sont rythmées de manière très précise :
- Réveil à l’aube pour profiter de la fraîcheur et de l’activité matinale des animaux.
- Longs safaris, pauses café dans la brousse, retour en fin de matinée.
- Temps calme à la mi-journée, souvent propice aux échanges avec les guides, aux lectures ou à l’observation des oiseaux depuis le camp.
- Sortie de l’après-midi en 4×4 ou en bateau, coucher de soleil sur le Rufiji, retour de nuit.
Les soirs, autour du feu ou à la lueur des lanternes, les discussions avec les guides et les autres voyageurs ont souvent plus de saveur que n’importe quelle « animation » organisée. On parle de traces, de migrations, de braconniers, de météo, des nuits où les lions sont passés à quelques mètres des tentes. On est loin de l’ennui, et très près de l’essentiel.
Comment profiter pleinement de Selous : conseils d’un terrain exigeant
Choisir la bonne saison pour ce que vous recherchez
La saison influence énormément votre expérience :
- Saison sèche (grosso modo de juin à octobre) : végétation plus basse, animaux concentrés autour des points d’eau, grande facilité d’observation. C’est aussi la saison la plus demandée, donc la plus chère.
- Saison des pluies et intersaisons : paysages plus verts, atmosphère plus lourde, pistes parfois plus compliquées. Les animaux sont plus dispersés, mais la lumière est incroyable, les orages du soir spectaculaires, et la fréquentation moindre.
Si vous voulez maximiser vos chances d’observation classique (prédateurs, grands troupeaux), visez la saison sèche. Si vous cherchez une atmosphère plus dramatique, des ciels chargés, une nature en pleine poussée, envisagez les périodes moins prisées, en acceptant un peu plus d’incertitude.
Rester au moins trois nuits, idéalement davantage
À Selous, le vrai déclic ne se produit pas forcément le premier jour. Les distances, la taille de la réserve, le rythme de la faune… tout demande un peu de temps. En pratique, je conseille rarement moins de trois nuits. Quatre ou cinq nuits permettent d’alterner les types de safaris (4×4, bateau, marche) et de ne pas courir après le temps.
Plus vous restez, plus vous commencez à lire les moindres détails : les traces fraîches près du camp, les silhouettes qui se détachent au loin, les cris d’alarme des singes ou des antilopes qui révèlent la présence d’un prédateur. C’est ce rapport accru au terrain qui rend l’expérience inoubliable.
Privilégier des guides expérimentés, pas seulement des lodges luxueux
On a tendance à choisir son camp sur le confort ou les photos du site web. À Selous, je vous encourage à poser une autre question : qui sont les guides, et depuis combien de temps travaillent-ils dans la réserve ?
Les meilleurs guides connaissent chaque piste secondaire, chaque point d’eau, chaque saison. Ils savent quand sortir un peu des chemins battus, quand s’arrêter, quand couper le moteur juste pour écouter. Ce sont eux qui transforment un simple « tour en 4×4 » en véritable immersion dans la brousse.
Si vous voulez aller plus loin sur l’organisation de votre voyage, les zones à privilégier, les types de camps, je vous invite à explorer notre dossier complet dédié à la réserve de Selous en Tanzanie, où je détaille davantage les aspects pratiques et logistiques.
Accepter l’imprévisible comme partie intégrante du voyage
Selous n’est pas un safari « garanti 100 % résultats ». Les animaux se moquent des itinéraires, les pistes peuvent être inondées, les orages surgir à l’improviste. Vous viendrez peut-être pour voir des lions, et repartirez marqué par un simple lever de soleil sur le Rufiji, la brume qui se lève et les silhouettes d’hippopotames qui émergent en silence.
Si votre seule attente est de cocher des cases, vous risquez de passer à côté de ce que Selous a de plus profond à offrir. Si vous acceptez les creux, les temps morts, les fausses pistes, vous découvrirez un lieu qui se mérite, mais qui se donne entièrement à ceux qui jouent le jeu de la patience.
Au bout du compte, Selous n’est pas une destination pour qui veut rester en surface. C’est un territoire qui vous met face à la nature telle qu’elle est : imprévisible, parfois frustrante, souvent grandiose. Une fois qu’on a fait tomber les mythes, il reste cette évidence brute : peu d’endroits en Afrique offrent une sensation de sauvage aussi authentique, aussi vaste, aussi peu cadrée que Selous.
