La première fois qu’on m’a parlé de Tshwane, je venais d’atterrir à Johannesburg et je préparais un road-trip vers le nord. Sur la carte, je ne voyais que Pretoria. Sur les panneaux d’autoroute, les deux noms se mélangeaient. Dans la bouche des Sud-Africains, c’était encore plus flou : certains ne jurent que par Pretoria, d’autres revendiquent Tshwane avec une fierté assumée. Cette ambiguïté n’est pas qu’une question de vocabulaire. Elle dit beaucoup de l’Afrique du Sud post-apartheid, de son identité en mouvement, et de la façon dont une ville peut se réinventer sans renier ce qu’elle a été.
Si vous préparez un voyage en Afrique du Sud, que ce soit pour un safari dans le Kruger, une boucle vers le Botswana ou un long périple vers le Mozambique, vous passerez probablement par cette ville, qu’on l’appelle Tshwane ou Pretoria. Et pour bien la comprendre, il faut revenir à son histoire, à sa géographie et à ce qu’elle offre aujourd’hui au voyageur.
Comprendre la différence entre Tshwane et Pretoria
Un changement de nom qui dépasse le symbole
Pretoria, c’est le nom que beaucoup de voyageurs connaissent encore aujourd’hui. Officiellement, Pretoria reste le nom de la capitale administrative de l’Afrique du Sud, mais elle se trouve au cœur d’une entité plus vaste : la municipalité métropolitaine de Tshwane. Cette structure englobe la ville de Pretoria et plusieurs autres zones urbaines et semi-rurales qui l’entourent.
Après la fin de l’apartheid, de nombreuses villes sud-africaines ont entamé un processus de transformation symbolique : renommer les rues, les quartiers, parfois les villes entières, pour mieux refléter l’histoire précoloniale et les populations noires longtemps invisibilisées. Tshwane s’inscrit dans ce mouvement. Le nom viendrait d’un chef local ou de la rivière qui traverse la région (même les historiens n’en sont pas tous d’accord), mais dans tous les cas, il ancre la ville dans une histoire plus ancienne que celle de la colonisation afrikaner.
Concrètement, pour vous, voyageur, ça veut dire quoi ? Sur les cartes, dans les GPS et sur les panneaux officiels, vous verrez surtout “City of Tshwane”. Mais les habitants continuent de parler de Pretoria pour désigner le centre, le cœur historique, le quartier des ambassades et des bâtiments officiels. Les deux coexistent, parfois en tension, souvent simplement par habitude.
Une capitale pas comme les autres
L’Afrique du Sud a cette particularité d’avoir trois capitales :
- Pretoria – capitale administrative, siège du gouvernement et de la présidence
- Le Cap – capitale législative, où siège le Parlement
- Bloemfontein – capitale judiciaire, siège de la Cour suprême d’appel
Dans ce trio, Pretoria/Tshwane joue un rôle particulier. Moins touristique que Le Cap, moins connue internationalement que Johannesburg, elle n’en reste pas moins centrale dans la compréhension du pays. C’est ici qu’on ressent le mieux la transition entre l’Afrique du Sud afrikaner d’hier et celle, multilingue et multiraciale, qui se construit aujourd’hui.
Retour sur l’histoire : de ville afrikaner à métropole africaine
Les origines : la ville de Kruger et des Boers
Pretoria est fondée au milieu du XIXe siècle par les Boers, ces colons afrikaners qui ont quitté la région du Cap pour fuir la domination britannique. La ville est nommée en l’honneur d’Andries Pretorius, une figure importante du Grand Trek. À l’époque, Pretoria devient la capitale de la République sud-africaine du Transvaal, un État boer indépendant, avant d’être intégrée à l’Union sud-africaine en 1910.
Dans les rues du centre-ville, cette histoire est encore visible. Les bâtiments administratifs massifs, les statues des anciens dirigeants, les noms de rues… tout témoigne de cet héritage. Quand je me suis promené autour de Church Square pour la première fois, j’ai eu cette impression étrange d’être dans une capitale européenne transplantée au cœur de l’Afrique : façades néoclassiques, grandes avenues, monuments imposants.
Mais il suffit de sortir de ce périmètre pour sentir une autre réalité, plus africaine, plus vivante, parfois plus chaotique.
L’apartheid, les townships et les lignes de fracture
Sous l’apartheid, Pretoria était un bastion du pouvoir blanc afrikaner. La ville concentrait une grande partie des fonctions administratives, militaires et policières du régime. En périphérie, les populations noires étaient repoussées dans des townships comme Mamelodi ou Atteridgeville, séparés du centre par des distances calculées pour empêcher toute mixité réelle.
Traverser ces quartiers aujourd’hui, c’est prendre la mesure de cette histoire. Les routes poussiéreuses, les maisons en tôle qui côtoient progressivement des constructions en dur, les taxis collectifs qui foncent dans tous les sens : on est loin de la Pretoria des cartes postales, mais on est en plein dans la réalité sud-africaine.
Avec la fin de l’apartheid, la ville a dû se repenser. Intégrer ces zones jadis rejetées, améliorer les connexions, donner une voix politique aux habitants des townships. Le nom Tshwane participe de cette reconquête symbolique : ce n’est plus seulement la ville blanche de Pretoria, mais un ensemble plus vaste qui inclut les banlieues noires longtemps marginalisées.
La transition post-1994 : entre continuité et rupture
Depuis 1994, la métropole a engagé une lente mue. Les nouvelles institutions locales, la politique de renommage, les projets de transport public (comme le réseau de bus rapide A Re Yeng), les programmes de rénovation urbaine… tout cela participe à la construction d’une nouvelle identité urbaine.
Pour autant, Pretoria n’a pas renié son rôle administratif. Les bâtiments officiels sont toujours là, les ambassades restent installées sur les collines arborées de l’est, les grandes avenues sont encore bordées de jacarandas violets au printemps. Ce qui change, c’est l’appropriation progressive de ces espaces par une classe moyenne noire qui investit les quartiers jadis réservés aux Blancs.
Quand je discute avec des habitants, je ressens ce tiraillement permanent : fierté d’habiter une capitale qui compte, douleur encore vive de l’histoire récente, et volonté de se projeter dans un futur où Tshwane n’est plus seulement le prolongement de Pretoria, mais une métropole africaine à part entière.
Comment la métamorphose se voit sur le terrain
Les quartiers qui racontent le mieux cette évolution
En tant que voyageur, il y a plusieurs zones où cette transformation est particulièrement perceptible.
-
Le centre historique (CBD – Central Business District)
Autour de Church Square, on est dans la Pretoria classique : banques, bâtiments administratifs, façades anciennes. C’est là que l’héritage afrikaner est le plus visible. Mais le CBD a connu un certain déclin, avec une partie des entreprises et des administrations qui ont migré vers l’est plus aisé. Aujourd’hui, le centre se réinvente lentement, avec des projets de rénovation, des immeubles réhabilités et une vie de rue très africaine : vendeurs ambulants, minibus, marchés improvisés.
-
Arcadia et Hatfield
Arcadia, c’est le quartier des ambassades, des vieilles maisons coloniales et de quelques musées importants. Hatfield, juste à côté, est le fief de l’Université de Pretoria. On y croise des étudiants, des cafés, des bars, des backpackers. Ces quartiers sont un bon point de chute pour un voyageur : on est proche du centre, mais l’ambiance est plus détendue, plus sécurisée, plus vivante la nuit.
-
Les banlieues de l’est (Brooklyn, Menlyn, Waterkloof)
C’est dans ces zones que l’on voit le mieux la nouvelle classe moyenne sud-africaine. Centres commerciaux gigantesques, quartiers résidentiels arborés, restaurants, hôtels… Longtemps très blancs et très afrikaners, ces secteurs se diversifient. Pour un road-trip en Afrique australe, c’est souvent là que je conseille de dormir : accès facile à l’autoroute, hébergements confortables et bonne offre de services.
-
Les townships (Mamelodi, Atteridgeville, Soshanguve)
Ce sont eux qui donnent sa dimension “Tshwane” à la ville. On n’y vient pas par hasard. Mais en passant par un guide local ou une agence sérieuse, une visite dans un township permet de comprendre vraiment ce qu’a été l’apartheid, et ce que signifie aujourd’hui vivre dans cette métropole en transformation. Ce n’est pas une excursion “folklorique” : c’est un moment souvent rude, humainement dense, qui remet en perspective tout le reste du voyage.
La symbolique des lieux de pouvoir : Union Buildings et au-delà
Le site le plus emblématique de Pretoria reste sans doute les Union Buildings. Perchés sur une colline, ces bâtiments abritent la présidence sud-africaine. Les jardins qui les entourent sont ouverts au public, avec une vue panoramique sur la ville et une statue monumentale de Nelson Mandela.
Le contraste est frappant : à vos pieds, des toits de Pretoria historique, bien alignés, avec ses avenues tracées au cordeau. Au loin, la métropole de Tshwane dans toute sa diversité, avec ses quartiers étalés, ses zones industrielles, ses collines. C’est le genre de point de vue qui résume en un seul regard la complexité de cette ville en transition.
Pour moi, c’est un passage obligé : j’y suis revenu plusieurs fois à des heures différentes. Le matin, quand la lumière est douce, la ville paraît presque sage. Au coucher du soleil, les contrastes se renforcent, et on devine davantage les lignes de fracture et les zones moins favorisées. On est loin de la carte postale figée.
Art, mémoire et nouvelle identité urbaine
La métamorphose de Tshwane passe aussi par la culture. Plusieurs institutions et initiatives méritent de s’y attarder :
-
Le Freedom Park
Un mémorial et un musée dédiés aux luttes pour la liberté en Afrique du Sud. Installé sur une colline qui fait face aux Union Buildings, il offre un contrechamp symbolique : d’un côté, le pouvoir institutionnel ; de l’autre, la mémoire des résistances. La visite est sobre, parfois éprouvante, mais essentielle pour saisir ce que signifie être Sud-Africain aujourd’hui.
-
Les musées du centre-ville
Le Melrose House Museum ou le Kruger House Museum, par exemple, racontent Pretoria à l’époque coloniale et afrikaner. À première vue, on est loin de la métamorphose de Tshwane. Pourtant, ces lieux permettent de mesurer le poids de l’héritage que la ville doit gérer aujourd’hui.
-
Les initiatives de street art et projets communautaires
Dans certains quartiers du CBD et autour des campus universitaires, on voit apparaître des fresques, des installations urbaines, des cafés associatifs. Rien de spectaculaire comme à Johannesburg, mais des signes clairs que la ville cherche à se réinventer par le bas, en donnant la parole à une nouvelle génération.
Tshwane / Pretoria dans un itinéraire de voyage en Afrique australe
Pourquoi y passer quand on voyage pour les safaris et les grands parcs
Beaucoup de voyageurs voient Pretoria uniquement comme un point de transit : un endroit où récupérer une voiture de location avant de filer vers le Kruger, le Limpopo ou le Botswana. C’est vrai que d’un point de vue pratique, la ville est très bien placée :
- Accès rapide à la N1 vers le nord (Limpopo, frontière du Zimbabwe)
- Accès à la N4 vers l’est (Kruger, Mozambique)
- Connexion aisée avec Johannesburg et l’aéroport OR Tambo
Mais s’en tenir à cette utilisation purement fonctionnelle, c’est passer à côté de quelque chose d’important. L’Afrique du Sud ne se résume pas à ses parcs et à ses animaux, même si je consacre une bonne partie de ma vie à les parcourir. Comprendre Tshwane / Pretoria, c’est replacer vos safaris dans un contexte humain, politique et historique. C’est saisir pourquoi la protection des parcs, la gestion des terres, la question des communautés riveraines sont des sujets aussi sensibles.
Je conseille souvent de prévoir au moins une nuit sur place, idéalement deux, pour prendre le temps de :
- Visiter les Union Buildings et Freedom Park
- Se promener dans le centre historique en journée
- Passer une soirée dans un restaurant ou un bar fréquenté par des locaux, dans l’est de la ville
- Éventuellement organiser une visite guidée d’un township avec un acteur local sérieux
Choisir où dormir et comment se déplacer
Sur le plan pratique, Tshwane / Pretoria demande un minimum d’anticipation.
-
Où loger
Pour un premier séjour, je recommande les quartiers de l’est (Brooklyn, Menlyn, Waterkloof) ou Hatfield / Arcadia. On y trouve une bonne offre de guesthouses, B&B et petits hôtels, avec un rapport qualité-prix souvent intéressant. Ces zones sont plus sûres la nuit que le centre, plus pratiques pour se garer, et mieux adaptées si vous partez tôt le lendemain sur la route des parcs.
-
Comment circuler
Avoir sa propre voiture reste le plus simple et le plus flexible. Le réseau de bus existe, mais il n’est pas toujours évident à utiliser pour un voyageur de passage. Les taxis classiques sont à éviter ; privilégiez les applications type Uber ou Bolt, qui fonctionnent très bien dans la métropole. Le soir, évitez de marcher de longues distances, surtout en dehors des axes fréquentés.
-
Sécurité
Comme partout en Afrique du Sud, la prudence s’impose. Ne laissez jamais rien de visible dans la voiture, ne sortez pas votre matériel photo de façon ostentatoire dans des zones désertes, et demandez systématiquement l’avis de votre hébergeur sur les secteurs à éviter. En restant vigilant et en suivant ces conseils de base, je n’ai jamais rencontré de problème majeur en plusieurs passages.
Intégrer Pretoria / Tshwane dans un itinéraire plus large
Dans mes voyages en Afrique australe, j’ai souvent utilisé Tshwane comme pivot :
- Point de départ d’un autotour vers le Kruger, puis continuation vers le Swaziland (Eswatini) et le Mozambique
- Étape intermédiaire entre Johannesburg et la frontière du Botswana, en montant vers Gaborone ou le Tuli Block
- Base pratique pour préparer des démarches administratives (visas, assurances, logistique) avant de filer vers la Zambie ou le Zimbabwe
Dans cette logique, Pretoria n’est pas seulement une escale technique, mais une respiration urbaine dans un voyage souvent focalisé sur la nature et les grands espaces. Elle permet de rééquilibrer votre expérience : après des jours passés à observer les éléphants ou les lions, revenir au cœur de la vie sud-africaine offre un autre type d’émotion et de compréhension.
Si vous voulez approfondir les aspects historiques, politiques et pratiques liés à cette ville en mutation, j’ai consacré un article spécialisé à la façon dont Pretoria et Tshwane s’articulent dans un itinéraire de voyage, avec encore plus de détails sur les quartiers, les trajets et les bonnes adresses.
Ce que Tshwane / Pretoria dit de l’Afrique du Sud d’aujourd’hui
Identité, mémoire et avenir
Chaque fois que je reviens à Tshwane, j’ai cette sensation de marcher sur une ligne de crête. D’un côté, l’Afrique du Sud qui a bâti Pretoria comme capitale afrikaner, avec ses symboles, ses institutions, son esthétique. De l’autre, l’Afrique du Sud noire, longtemps rejetée en périphérie, qui revendique aujourd’hui sa place dans le centre, dans les noms, dans les récits officiels.
Le débat autour du nom – Pretoria ou Tshwane – n’est pas un simple caprice politique. Il condense des questions profondes : qui a le droit de nommer les lieux ? Quelle histoire met-on en avant ? Comment faire cohabiter des mémoires contradictoires sans effacer l’une ou l’autre ?
En tant que voyageur, on pourrait se dire que tout cela n’est pas notre affaire. Pourtant, impossible de traverser ce pays sans sentir que ces enjeux influencent tout : la façon dont les gens parlent de leur passé, leur rapport à la terre, la politique de conservation des parcs, la tension entre développement touristique et justice sociale.
Une métropole à l’échelle humaine, à explorer sans filtre
Comparée à Johannesburg, Tshwane / Pretoria est plus calme, plus lisible, moins écrasante. C’est peut-être ce qui en fait un bon terrain pour appréhender l’Afrique du Sud urbaine sans être submergé. On peut s’y perdre un peu, mais pas complètement. On peut s’y sentir dérouté, mais rarement en danger si l’on respecte les règles de base.
Ce que j’aime dans cette ville, c’est justement son absence de vernis. On y voit les contrastes de front : les belles villas derrière leurs murs électrifiés, les quartiers plus pauvres visibles à la sortie des autoroutes, les jeunes qui remplissent les cafés branchés de Hatfield, les employés en costume qui se pressent vers les bâtiments gouvernementaux. Rien n’est vraiment caché, tout coexiste dans un même espace urbain qui hésite encore entre plusieurs destins.
Pour un blog consacré aux voyages en Afrique, aux safaris et aux grands parcs, on pourrait se contenter de parler animaux, pistes et lodges. Mais l’Afrique ne se résume pas à ses paysages. Tshwane / Pretoria rappelle que derrière chaque parc national, chaque réserve, il y a des décisions politiques, des histoires de territoires, des populations qui vivent à côté et parfois en marge de ces espaces protégés.
Prendre le temps de comprendre cette ville, de l’arpenter, de l’écouter, c’est donner une profondeur différente à votre voyage. C’est accepter que l’Afrique australe ne soit pas qu’un décor de cartes postales, mais un territoire vivant, en mouvement, traversé de contradictions et de forces qui le transforment jour après jour.
