La première fois que j’ai compris l’importance du swahili, c’était sur une piste poussiéreuse du Serengeti. Le 4×4 venait de s’enliser dans un sable traître, le soleil tapait, et le guide discutait vivement avec un villageois venu nous aider. Je ne comprenais pas un mot, mais je voyais bien que l’échange ne parlait pas seulement de remorquage. Il était question de confiance, de respect, d’histoire locale. Ce jour-là, je me suis dit qu’un cours de swahili aurait complètement changé ma façon de vivre la scène.
Sur le terrain, en Tanzanie ou au Kenya, quelques phrases en swahili font basculer un voyage classique en Afrique de l’Est dans une expérience humaine intense. Au-delà de la simple politesse, c’est une clé pour accéder à des sourires, des confidences, des bons plans et parfois même à un sentiment de sécurité supplémentaire.
1. Au marché local : négocier sans se faire plumer
Un matin à Arusha, je me faufile entre les étals : montagnes de mangues, bananes frites qui crépitent dans l’huile, odeur de poisson séché. Ici, le marchandage n’est pas un supplément folklorique, c’est la règle du jeu. Quand vous ne parlez pas un mot de swahili, vous êtes immédiatement catalogué comme touriste de passage, avec les prix qui vont avec.
Dire bonjour, c’est déjà changer la donne
Un simple « Jambo » (bonjour) ne suffit pas. Dès que vous enchaînez avec « Habari za asubuhi ? » (comment va votre matinée ?), les regards changent. Vous n’êtes plus juste un portefeuille avec un appareil photo, vous devenez une personne qui fait l’effort d’entrer dans leur monde.
Négocier avec calme et respect
J’ai vite compris que maîtriser quelques phrases clés comme :
- « Bei gani? » – C’est combien ?
- « Bei ni kubwa sana » – Le prix est trop élevé
- « Tupunguzie bei kidogo » – Baissez un peu le prix
change totalement l’ambiance de la négociation. On discute, on plaisante, on passe d’un rapport de force à un jeu social où tout le monde doit s’y retrouver. On finit souvent avec un prix honnête… et parfois avec un fruit offert “kwa rafiki” (pour un ami).
2. Dans le 4×4 de safari : créer un lien réel avec votre guide
Sur un safari en Afrique de l’Est, vous pouvez passer dix heures par jour dans un 4×4 avec le même guide. Il connaît chaque piste, chaque cri d’oiseau, chaque empreinte de lion. Sans swahili, vous vous limitez à des explications en anglais ou en français, souvent raccourcies. Avec quelques bases, la relation change.
Comprendre les échanges radio entre guides
Sur les ondes, les guides se parlent presque toujours en swahili. Lors de mes safaris, j’entendais parfois “Simba wapo karibu na mto” (les lions sont près de la rivière) avant que le guide n’accélère soudainement. Avec un minimum de vocabulaire, vous commencez à décoder ces messages, à anticiper ce qui va se passer. On ne vit pas un affût au lion de la même façon quand on en comprend le prélude.
Obtenir les histoires que les touristes ne demandent jamais
En passant au swahili pour quelques mots, j’ai souvent vu mes guides s’ouvrir davantage :
- Parler de leur enfance dans un village masaï
- Expliquer les croyances liées aux hyènes ou aux chacals
- Raconter comment la communauté gère la cohabitation avec les éléphants qui détruisent parfois les récoltes
Un simple « Unaweza kuniambia kuhusu…? » (peux-tu me parler de… ?) peut déclencher un récit que vous n’auriez jamais eu en restant dans un anglais superficiel.
3. Dans un village masaï : éviter le folklore, chercher l’authentique
Les visites de villages masaïs sont devenues un classique des circuits. Le problème, c’est qu’on tombe vite dans le spectacle calibré pour touristes : danse rapide, photo, passage par la case “artisanat”, et retour au 4×4. Si vous arrivez avec quelques phrases en swahili, la dynamique change.
Entrer dans l’espace privé, sans franchir la ligne rouge
La première fois que j’ai discuté en swahili avec un guerrier masaï, je l’ai vu littéralement se détendre. Au lieu du discours répété 50 fois par jour, il m’a parlé de la scolarisation de ses enfants, des sécheresses de plus en plus longues, du bétail qui manque de pâturage.
Quelques phrases utiles :
- « Unatoka wapi? » – Tu viens d’où ?
- « Unapenda kuishi hapa? » – Tu aimes vivre ici ?
- « Watoto wako wanaenda shule wapi? » – Où vont tes enfants à l’école ?
À ce moment-là, le “village touristique” redevient ce qu’il est vraiment : un lieu de vie, avec ses joies et ses difficultés.
4. À l’aéroport ou au poste frontière : déminer les tensions
Files d’attente interminables, agents pressés, formulaires imprécis… les aéroports et postes frontière d’Afrique de l’Est ne sont pas les plus reposants. Quand la tension monte, une phrase en swahili peut ramener tout le monde sur un terrain plus humain.
Devenir “le voyageur qui respecte le pays”
Un « Shikamoo » (forme très respectueuse de salutation envers un aîné) adressé à un officier plus âgé peut vraiment changer l’ambiance. On passe d’un contrôle froid à un échange courtois. Très souvent, on récolte un sourire surpris et un “Umekujaje kujua Kiswahili?” (Comment as-tu appris le swahili ?).
Vous ne “grillez” pas la file, mais vous désamorcez les crispations, surtout quand un problème de visa, de bagage ou de document apparaît.
5. Dans un bus local : transformer un trajet pénible en moment de partage
Les trajets en bus ou en dala-dala (minibus local) peuvent être éprouvants : promiscuité, chaleur, pistes cahoteuses. Pourtant, c’est là que l’Afrique de l’Est se révèle le plus. Sans langue commune, on reste enfermé dans sa bulle. Avec le swahili, le bus devient un microcosme vivant.
Briser la glace avec trois phrases
Installez-vous, rangez votre sac, et lancez simplement :
- « Hii ni safari ndefu? » – C’est un long trajet ?
- « Unakwenda wapi? » – Tu vas où ?
- « Hali ya barabara iko vipi? » – L’état de la route, c’est comment ?
En général, les regards curieux se transforment en sourires amusés. On vous pose des questions sur votre pays, on vous donne des conseils, on vous indique où descendre. On vous prévient parfois avant un contrôle ou un changement de véhicule.
6. À l’hôtel ou dans une guesthouse : obtenir bien plus qu’une chambre
Dans les guesthouses de Moshi, de Zanzibar ou de Lamu, le personnel jongle entre le swahili, l’anglais et parfois l’italien ou le français. La plupart des touristes restent sur des formules toutes faites : “Thank you”, “Breakfast at what time?”, etc. Quand vous basculez en swahili, vous devenez le client dont on se souvient.
Obtenir les vrais bons plans locaux
En discutant en swahili avec un propriétaire de petite guesthouse à Stone Town, j’ai eu :
- Le nom d’un capitaine de boutre fiable pour une sortie au coucher de soleil
- L’adresse d’une gargote de poissons où je n’ai croisé aucun touriste
- Le bon prix pour un taxi jusqu’à Jambiani, sans surcote “mzungu” (étranger)
Ce genre d’infos ne sort pas toujours quand on reste dans une langue étrangère pour eux. Parfois, c’est en demandant : « Ungependekeza mahali pazuri pa chakula cha jioni? » (Tu recommanderais un bon endroit pour dîner ?) que la vraie liste des “spots” locaux apparaît.
7. Chez les petits restaurateurs : manger mieux, payer juste
En Afrique de l’Est, les meilleurs repas ne se trouvent pas toujours dans les restaurants pour touristes. Ils se cachent dans les échoppes en tôle, les petits bouis-bouis au bord de la route, où l’on sert du riz, des haricots, du pilau, de l’ugali et du poisson frit.
Comprendre ce qu’on vous sert vraiment
Sans swahili, on pointe un plat au hasard. Avec quelques mots, on commence à choisir :
- « Leo mna nini kizuri? » – Qu’est-ce que vous avez de bon aujourd’hui ?
- « Samaki ni wa bahari au wa mtoni? » – Le poisson vient de la mer ou de la rivière ?
- « Naweza kupata pili pili kidogo tu » – Je peux avoir seulement un peu de piment
Cette nuance évite les surprises (particulièrement côté piment) et ouvre souvent la porte à une petite attention : un morceau de poisson en plus, une sauce spéciale, ou le café local préparé “comme pour la maison”.
8. En cas de pépin : se faire aider plus vite et plus efficacement
C’est sur les problèmes que l’on mesure le plus concrètement l’intérêt d’avoir appris le swahili. Une panne de voiture sur une piste secondaire, une blessure mineure, un sac oublié… Dans ces moments-là, parler la langue locale peut faire gagner un temps précieux.
Formuler clairement ses besoins
Quand mon 4×4 est tombé en panne dans une zone peu fréquentée entre Karatu et le Ngorongoro, le premier mot crucial a été :
- « Msaada tafadhali » – De l’aide, s’il vous plaît
Ensuite, pouvoir préciser :
- « Gari imeharibika » – La voiture est en panne
- « Tunaenda Arusha » – Nous allons à Arusha
- « Tunahitaji kuwapigia simu marafiki » – Nous devons appeler des amis
a permis aux gens du coin de comprendre rapidement la situation et de relayer le message au bon mécano, au bon chauffeur, au bon village.
9. Lors des discussions sur la faune : accéder à la vision des habitants
On apprend beaucoup de choses sur les animaux d’Afrique par les guides, les livres et les documentaires. Mais on oublie souvent de demander : « Et vous, comment vous les voyez, ces animaux ? ». Le swahili permet d’ouvrir cette porte.
Les éléphants, les lions, les hyènes… vus de la maison
Autour d’un feu de camp, j’ai souvent posé des questions en swahili :
- « Tembo wanafanya nini kijijini kwenu? » – Que font les éléphants dans votre village ?
- « Mnawaogopa simba? » – Avez-vous peur des lions ?
- « Wanyama gani ni hatari zaidi kwako? » – Quels animaux sont les plus dangereux pour toi ?
Les réponses n’ont rien à voir avec celles des livres. On me parle de récoltes détruites, de chèvres attaquées, de nuits passées à surveiller les champs, de croyances liées aux hyènes et aux chouettes. Ce sont des morceaux de réalité que l’on ne reçoit que quand la langue de la conversation est celle du quotidien.
10. Pendant un trek ou une ascension (Kilimandjaro, Mont Kenya…) : encourager et être encouragé
Sur les longs treks, comme l’ascension du Kilimandjaro, on passe des jours avec la même équipe de porteurs, de cuisiniers et de guides. Très souvent, ils se parlent entre eux en swahili, chantent en swahili, plaisantent en swahili. Rester à l’écart de cette énergie, c’est se priver d’une bonne partie de l’expérience.
Partager la fatigue, pas seulement la performance
Quand la pente se raidit et que le souffle se fait court, les phrases qui reviennent sont simples :
- « Pole pole » – Doucement, doucement
- « Tuko pamoja » – On est ensemble
- « Karibu kilele » – Bientôt le sommet
Le jour où j’ai répondu « Tuko pamoja mpaka mwisho » (On est ensemble jusqu’au bout), j’ai senti que je n’étais plus le client qu’on escorte au sommet, mais un membre à part entière du petit groupe qui avance, pas à pas, dans le froid et le vent.
11. Dans les échanges du quotidien : transformer des secondes en rencontres
Acheter une carte SIM, demander son chemin, payer un mototaxi, commander un café… Ce sont des interactions ultra-brèves, mais cumulées, elles façonnent le ressenti d’un voyage.
Du “client anonyme” au “visage familier du quartier”
En revenant plusieurs jours de suite dans le même quartier de Dar es Salaam, le simple fait de saluer en swahili :
- « Habari za leo? » – Comment ça va aujourd’hui ?
- « Nzuri sana, asante » – Très bien, merci
- « Tutaonana kesho » – On se voit demain
a suffi pour que les vendeurs commencent à me reconnaître, à me faire un signe de loin, à me garder une place à l’ombre, à me mettre de côté une mangue bien mûre. On ne parle pas d’amitié profonde, mais d’un tissu de petites reconnaissances mutuelles qui rend le séjour plus doux.
12. Avant même de partir : préparer le terrain depuis chez soi
Les situations où le swahili change tout commencent bien avant de poser le pied sur le sol africain. Le simple fait de préparer quelques phrases en amont transforme votre regard sur le voyage à venir.
Apprendre le swahili pour voyager mieux, pas pour parler parfaitement
Je ne parle pas d’atteindre un niveau académique. En Afrique de l’Est, les locaux ne jugent pas la grammaire, ils valorisent l’effort. Dix phrases bien apprises, une poignée d’expressions, et déjà votre manière d’entrer en contact se transforme.
Pour aller droit à l’essentiel, je recommande de cibler trois blocs :
- Salutations et formules de politesse (bonjour, merci, s’il vous plaît, pardon, au revoir)
- Questions pratiques (où, quand, combien, comment, pourquoi)
- Expressions liées au voyage (bus, hôtel, repas, prix, aide, directions)
Si vous voulez structurer vos premiers pas en swahili avec un minimum de sérieux, j’ai rassemblé sur le blog un dossier complet pour bien choisir vos cours de swahili avant le départ, avec les ressources qui m’ont été réellement utiles sur le terrain.
Arriver déjà “présent” dans le pays
Le jour où vous sortez de l’aéroport de Nairobi, de Dar es Salaam ou de Zanzibar avec quelques mots de swahili en tête, vous n’êtes plus seulement un visiteur qui observe. Vous êtes déjà, à votre échelle, un acteur de la rencontre. Vous dites “Asante sana” au chauffeur de taxi, vous demandez “Jina lako nani?” (comment tu t’appelles ?), vous brisez la barrière dès les premières minutes.
C’est là que le voyage commence vraiment : dans ces petites phrases, parfois mal prononcées, mais qui disent clairement une chose aux gens que vous rencontrez – “Je fais un pas vers vous”. Et en Afrique de l’Est, ce pas est presque toujours rendu au centuple.
